dimanche 6 juin 2010

1832 - Le château de Creully - Un poème retrouvé

Poète normand Joseph-Alphonse Le Flaguais (1805 -1861) , ancien conservateur de la bibliothèque publique de Caen a, en 1832, écrit un poème intitulé : « Le château de Creully » qu’il dédia à Madame la comtesse Blanche de Saffray.

LE CHATEAU DE CREULLY.

Trouvère indépendant, religieux poète,
Ainsi qu'un pèlerin j'ai quitté ma retraite,
J'ai voulu contempler ce séjour glorieux
Où sont encore empreints les pas de nos aïeux.
Une brise odorante a préparé mon être
A comprendre, à chanter ce que je vais connaître.
J'ai traversé le lieu qui parle de Byron,
Le modeste hameau, riche d'un si grand nom ! (1)
Je viens d'y respirer cette pure ambroisie,
Ce parfum des élus qu'on nomme poésie ;
II faut à ma pensée un divin aliment,
Comme il faut à mes yeux les pleurs du sentiment.
Je suis venu chercher ces magiques prestiges,
Ces reliques du temps, ces précieux vestiges,
Antiques souvenirs, parure de nos bords,
D'un siècle qui n'est plus majestueux trésors !
Car mon âme qui puise aux sources de l'histoire,
Des fastes neustriens colorent sa mémoire.

Evoqués par mes chants, les échos des vieux jours
Aux accents de mon luth ne restent jamais sourds;
Dans la nuit des tombeaux sa voix retentissante,
Réveille de nos preux la foule renaissante,
Et d'un âge immortel le livre merveilleux,
Jeune et vivant poème est rouvert à mes yeux.
Vieux castel, ouvre-toi, laisse mon âme avide
Pénétrer dans tes murs qu'une invisible égide
Protège incessamment contre les ans jaloux !
Du temps mutilateur défiant le courroux,
Des hivers impuissants tu supportes l'injure:
Entouré de créneaux comme d'une ceinture,
Je te vois dans les airs lever ta haute tour
Empourprée aux rayons du céleste séjour.
Mais, près de m'avancer jusque dans ton enceinte,
D'un regret douloureux j'ai ressenti l'atteinte ;
Qu'ai-je vu ? Ton portique, autrefois fier et beau,
De la destruction présenter le tableau,
Ses ornements en poudre et ses tours latérales
Victimes du marteau d'infâmes saturnales;
Car l'homme est plus cruel et plus profanateur
Et moins intelligent que le temps destructeur!...
Quand la tourbe hideuse, achevant sa conquête,
Se ruait contre toi, pareille à la tempête,
Oh ! Pourquoi mille traits pleuvant de toute part,
N'ont-ils pas défendu ton superbe rempart?...
Mais tout avait changé ; les jasmins et les lierres
Etouffaient dès longtemps tes larges meurtrières,
Et, comme un paladin mourant et désarmé,
Tu vis sans le punir le crime consommé.
Remontons, remontons le cours des anciens âges,
Des règnes féodaux écartons les nuages :
Nous découvrons d'abord l'intrépide Hamon
Qui défendit nos champs contre le fier Saxon,
Puis d'un vaste pouvoir se créant le fantôme,
Osa, dans son orgueil, s'attaquer à Guillaume.
On l'avait aux combats surnommé le Hardi,
Jamais son cœur ardent ne s'était refroidi,
Mais égalant son sort aux grandes infortunes,
Le preux, percé d'un trait, mourut au Val-des-Dunes.
Peindrai-je ces héros, ces généreux Richards,
Rassemblant tout à coup leurs bataillons épars,
En laissant dans les pleurs les nobles châtelaines.
Pour vaincre au nom du Christ ou pour trouver des chaînes ?
Peindrai-je ces barons volant au saint tombeau,
Et laissant derrière eux un enfant au berceau ?
Ah ! Qu’ils sont loin de nous ces beaux jours d'héroïsme !
II ne nous reste, hélas I que froideur, égoïsme.
Les hommes d'aujourd'hui pèsent la gloire et l'or,
Des sublimes élans ils maîtrisent l'essor,
Ils perdent toute gloire avec philosophie :
Et l'or.... ce n'est pas lui que leur cœur sacrifie.
Oh ! S’ils pouvaient parler ces témoins que je vois,
Si ces pierres vivaient et prenaient une voix,
Si ces longs corridors, si ces hautes tourelles,
Si ces rides du temps qui se gravent sur elles,
Si ce vernis sacré, date écrite par Dieu,
Si ces forts racontaient l'histoire de ce lieu,
Quels récits de dangers, de succès, de batailles !
Le parfum du passé couvrirait ces murailles;
Quels doux tableaux de jeux, de fêtes, de tournois,
Des fidèles amours, ces amours d'autrefois!...
Ils furent l'oratoire et la paisible chambre
Où les dames veillaient, aux longs jours de décembre.
Jadis y reposa Mary de Montauban,
Plus tard y vint briller Sylvia de Rohan.
Leurs mains sur les drapeaux brodaient les armoiries,
Brodaient chiffres en fleurs sur les tapisseries ;
Et la harpe, témoin d'un amoureux tourment,
Sous ces voûtes parfois résonna tristement.
Que j'aime à contempler cette salle gothique
Dont mille chevaliers ont franchi le portique !
L'écho qui me répond, répondait à leurs pas,
Et je lui parle d'eux, il ne s'en souvient pas !
Je crois entendre encore d'impatients murmures
Et le chant des adieux et le bruit des armures :
Aux rivages lointains ils voulaient parvenir,
IIs sont partis un jour pour ne plus revenir !
Voici la salle immense aux banquets destinée,
Elevant sur le toit sa haute cheminée,
Candélabre massif, gigantesque fanal
Où la fumée agite un panache inégal.
Le soir, durant l'hiver, veillant autour de l’âtre,
La vieillesse conteuse et l'enfance folâtre,
Sans nulle inquiétude entendaient l'aquilon
Comme un sombre ennemi mugir dans le vallon.
J'y revois le jongleur, près du feu qui pétille,
De quelques fabliaux amusant la famille,
Et j'entends se presser, tout en se retournant,
La foule qui tressaille au mot de revenant.
Je revois les soldats, les varlets et les pages
Confidents très discrets, porteurs de doux messages.

A l'antique fenêtre un moment arrêté,
Dans les fossés profonds je plonge en liberté.
Du haut de ce balcon plus d'une noble dame
A vu partir l'ami, seul penser de son âme ;
Plus d'une jouvencelle y rêva le retour
D'un fidèle écuyer, son doux servant d'amour !
Quand l'Anglais débordant sur les rives de France,
Opprimait de son joug nos cités sans défense,
Guillaume de Creully combatit en héros.
Grâce à ses bataillons qui roulaient à longs flots,
Henri cinq fut vainqueur, et le chef de nos pères
Vit passer son domaine en des mains étrangères.
Ah !... Rien qu'en y songeant la rougeur monte au front,
Et pourtant Jeanne d'Arc a vengé cet affront !
Vers des temps rapprochés maintenant je m'avance ,
Et j'arrive aux Sillans, ces fils de la Provence ;
Creully conserve encore un sombre souvenir
Da ces maîtres jaloux toujours prêts à punir.
La gloire quelquefois s'unit au despotisme,
Comme le dévouement s'unit au fanatisme.
Tout ne fut pas valeur et magnanimité,
Tout ne fut pas vertu dans ce lieu redouté :
Car souvent les seigneurs, effroi des monastères,
Des autres châtelains allaient piller les terres ;
L'hommage des vassaux demeurait aux plus forts,
Le droit du plus puissant, c'était le droit d'alors.
Ces Antoines hautains dont on connaît l'audace
Voulaient de leur passage éterniser la trace :
Barons indépendants montés sur le pavois,
Ils rendaient leurs décrets, c'étaient de petits rois.
Creulley, Saint-Gabriel, n'ont plus que des ruines,
Mais Creully, de son front dominant les collines,
Prouve que le destin pour nos luths attendris
De tout ce qui fut grand ne fait pas des débris !...
Mais quelle est cette voix qui prélude et commence
De nos aïeux chéris la naïve romance ?
Par ces magiques sons mon cœur est enchaîné,
Et vers les anciens jours je me sens ramené.
Ecoutons, écoutons cette voix ravissante
Si vive sur l'esprit, sur l'âme si puissante :
Retenons bien l'accord de son rythme enchanteur,
Et gardons-en toujours l'écho dans notre cœur.
Voyez-vous ces forts, ces tourelles,
Terreur de l'Auge et du Bessin :
Jadis le cri des sentinelles
S'y mêlait au bruit du tocsin.
Les châtelains du voisinage
Disaient dans leur effroi mortel :
« Redoutons le terrible orage
« Des noirs créneaux du vieux castel. »
Les hauts seigneurs de Tierceville
Frémissaient au nom de Creully ;
A ce seul nom dans Rucqueville
De frayeur on était rempli.
Chacun payait la redevance,
On s'armait au premier appel,
Et l'on se courbait en présence
Des fiers barons du vieux castel.
Un soir, modeste pastourelle
Fut entraînée en ce séjour,
Et le fiancé de la belle
Se reposait sur son amour.
Pourtant, sous la blanche couronne,
II la vit, marchant à l'autel,
Deux fois rougir ... Dieu me pardonne!
Songeant sans doute au vieux castel.
S'ils s'égaraient par aventure,
Les voyageurs, pâles, tremblants,
De la nuit craignaient moins l'injure
Que les soldats des fiers Sillans.
Mais à chacun d'eux une fée,
Avec un soin tout maternel,
Disait d'un voix étouffée :
« N'approchez pas du vieux castel ! »

Or, on sait qu'un grand personnage
Dans ces murs était prisonnier.
Un tombeau, voilà son partage,
Et qu'il fut long son jour dernier !
Aussi l'ermite en sa prière
Disait bien bas à l'Eternel :
« Préservez la contrée entière
« Des noirs cachots du vieux castel ! »
Un squelette aux formes humaines,
Tout crispé par le désespoir.
Fut trouvé sous de lourdes chaînes
Dans les souterrains du manoir.
Sortant du ténébreux royaume,
Au bruit sourd du glas solennel,
A minuit s'avance un fantôme
Sur les remparts du vieux castel.
II se promène, il tient un glaive,
II semble menacer ces lieux ;
Au-dessus des tours il s'élève :
Son linceul blanc frappe les yeux.
Mais quand la cloche fait entendre
L'Angélus aux échos du ciel,
L'ombre qu'un rayon va surprendre
Rentre aux caveaux du vieux castel.
Aux sons harmonieux succède le silence,
La muse en souriant des frais bosquets s'élance.
Je la vois, je lui parle, immobile et surpris ;
Je crois qu'un rêve encore agite mes esprits.
Blanche, tel est son nom; plus belle châtelaine
Jamais au temps jadis n'habita ce domaine.
Une famille heureuse embellit son destin,
Et son enfant charmant dort bercé dans son sein.
Ah ! Chantez-lui toujours la ballade naïve,
Des plaisirs innocents l'heure est si fugitive !
Homme, ses yeux bientôt s'ouvriront sur le sort ;
Trouvera-t-il jamais un plus paisible port ?...
Puisqu'ils ont disparu les hôtes d'un autre âge,
Puisque partout le soc nivelle, abat, ravage,
Conservez, protégez ce monument sacré,
Invalide soldat par l'artiste honoré !
Cloîtres, temples, palais, vendus par un caprice,
Tombent pour enrichir la stupide avarice ;
Blanche, oh ! Veillez du moins sur ces débris si beaux.
Ne met-on pas un ange à garder les tombeaux !...
Les œuvres des humains s'ébranlent et vieillissent,
Celles de la nature au printemps rajeunissent :
La colonne en croulant ne sème que néant,
Le gland tombé du chêne est un futur géant.
Autour de ce manoir ces jardins, ce parterre,
Sans pourtant l'expliquer prouvent ce grand mystère :
Rois, ermites, pasteurs, ménestrels, chevaliers,
Ne reverdissent pas comme les peupliers !
La Seule en ce vallon, limpide, coule encore ;
Tout parle d'avenir, revit, se recolore,
Et de souvenirs seuls le vieux castel orné,
Semble un noble vieillard de roses couronné.
Caries fleurs à l'envi parent d'une guirlande
Chaque pierre noircie, éloquente légende ;
Et de ces bastions de granit et d'airain
Le soleil est, hélas ! Le seul contemporain!
La bannière aux Lions sur les remparts flottante,
N'étale plus dans l'air sa couleur éclatante :
Par le peuple ou les vents tout drapeau déchiré
Disparaît tôt ou tard du faite au deuil livré !
Colbert fut possesseur de ce gothique asile,
Du siècle de Francois je reconnais le style :
A la honte de l'art, quelques maçons obscurs
D'un placage moderne ont souillé ces vieux murs ;
Mais à ce monument il reste assez de gloire...
C'est encore une page orgueil de notre histoire.
Adieu, temple de guerre, au Vandale échappé !
Le jour finit, je pars, rêveur, préoccupé.
De pensers renaissants la foule nuageuse
Se précipite encor dans mon âme orageuse :
Les brillants souvenirs ont sur moi tout pouvoir;
Je ne suis pas de ceux qui regardent sans voir.
De ma muse en partant si l'aile se replie,
Au milieu d'autres soins ne crains pas que j'oublie
Et tes maîtres nouveaux dignes de t'habiter,
Et tes ombrages verts où l'oiseau vient chanter.

Pèlerin fatigué dont la tète se penche,
J'emporte au tamarix une légère branche.
J'aimerai son parfum qui me rappellera
Une odeur de passé que mon cœur respira.
L'amitié me comprend, m'accompagne et partage
Ces mille impressions, poétique héritage,
Volupté que chérit tout ce qui sait sentir,
Langage qui souvent doit en nous retentir.
Je suis jeune, toi vieux, mais avant que tu tombes,
Ma place dès longtemps sera parmi les tombes ;
Le voile de la mort s'étendra sur mes yeux....
Et toi, garderas-tu l'écho de mes adieux ?
Septembre 1832.


(1) La famille de Lord Byron est originaire de Buron, hameau de St-Contest, près Caen.