samedi 12 septembre 2015

Anatole et le "bon baire"

Une maison aux murs de pierres, de la pierre de Creully extraite du sol non loin de là. Un toit où la mousse semble être le lien entre les ardoises. Une cheminée d'où un filon grisâtre s'élevait vers le ciel.
Avant de pénétrer, invité par le propriétaire du lieu, dans cette petite habitation normande, j'ai traversé un potager impeccable, la mauvaise herbe ne doit pas avoir raison de celui qui le cultive.
Cet amoureux du sol normand et de ce qui y pousse, est âgé de 72 ans, mais bien alerte. Anatole, le père Rouillaut comme on le nomme dans la contrée, ne veut pas être qualifié de normand, mais fier de l'être, il se dit «bon vieux bas-normand». Il y a une nuance.
- Je n'ai rien contre la Haute-Normandie, me dit-il, pour moi, c'est loin car je n'ai pas été plus loin que Lisieux, et il y a bien longtemps.
Me voilà dans un lieu où on se sent bien. Franchir la porte en bois à demi vitrée c'est revenir de nombreuses années en arrière.
Anatole Rouillaut me demanda d'entrer :
- Vous êtes chez vous.
J'étais déjà par la pensée dans un milieu où l'on ressent, malgré un semblant de pauvreté, un certain bien-être ; un bien-être de chez nous ; un bien-être bas-normand.
Tous les objets se tournent comme Anatole vers la cheminée de pierres, noircie par les temps, dominée par un vieux fusil.
- Vous voyez, ce fusil, c'est un cadeau de mon premier patron, jamais je m'en suis servi, j'aime trop les animaux.
C'est par un hasard que je fis connaissance avec cet homme, veuf depuis une dizaine d'années. En me promenant dans les environs de Creully, je dus lui demander un renseignement sur une vieille bâtisse en ruines et il m'en donna beaucoup plus. Il prenait plaisir à me décrire sa région, son monde à lui. Dès qu'il sut que j'étais natif de Creully et le fils à Lucien, il me proposa de revenir le voir «un de ces jours».
Ce que je fis en cette journée d'août.
L'homme ouvrit un petit placard placé à gauche de la cheminée pour en retirer deux verres, puis il sortit de la pièce pour y revenir avec une bouteille de cidre bouché.
- Goûtez, on se relèverait la nuit pour en paire, me dit Anatole en versant le pur jus. (Bon normand, dans ses dires, le patois y a parfois bonne place).
Mon verre était à peine bu que : Il a un petit goût de r'venez-y, mon gars.
Ma réponse affirmative eût pour effet que le plein de mon verre fut une nouvelle fois fait.
Le Père Rouillaut se mit à me parler de son cidre puis du cidre en général avec des mots qui ont une odeur, celle de sa région, de son univers.
Ainsi, j'ai appris que si l'on va saigner la bique, c'est que l'on va tirer du cidre nouveau.
Si vous versez un verre de cidre, s'il fait des bulles, on dit qu'il récite son chapelet.
Dans le cas où ce breuvage aurait de la couleur, mais pas de goût, vous pourriez vous exclamer que c'est de l'eau pannée.
Par contre, celui d'Anatole est bien agréable au palais. Je lui dis et il me répondit après avoir posé son verre :
- Dans ce cas, on dit qu'il est bien bouchu.
Je suis là assis devant une vieille table de chêne, comme un élève qui écoute avec attention un cours sur le cidre avec des expressions que je prends plaisir à vous transmettre.
- Un cidre sans eau est une boisson où les guernouilles n'ont pas pissi dedans.
- Bien alcoolisé, il n'faudrait pas jouer avec et il f'rait jouer l'père et la mère.
- Un cidre fait avec des pommes volées la nuit sous une lune de grande clarté est un cidre du clai d'Ieune.
Le cidre se boit, se boit même bien (une deuxième bouteille se vidait sur la table). D'un bon buveur on disait qu'il bait un bon coup, depuis qu'il est sevré ou qu'il a l'gavion qu'a d'Ia vallée.
Le bon cidre comme les bonnes histoires ont une fin. Après la visite de sa cave où trônait un magnifique tonneau je quittais Anatole Rouillaut sans oublier de le remercier mais aussi de lui promettre de le retrouver dès que le temps m'en laissera le plaisir.